Le 21 mai 2026, les Etats-Unis inaugurent un tout nouveau consulat américain à Nuuk, la capitale du Groenland. Face aux officiels, un millier de personnes (sur les moins de 20 000 qui habitent cette ville) agitent pancartes et drapeaux et scandent des slogans hostiles. « Le Groenland appartient aux Groenlandais » ; « Nous ne sommes pas à vendre et nous ne sommes pas un objet militaire » peut-on lire ou entendre. Une réaction à la hauteur des provocations du président Donald Trump, qui entend acheter l’île – ou l’annexer. La quatrième tentative d’appropriation dans l’histoire des relations entre les Etats-Unis et le Groenland.
Un désert géographique et énergétique
Composée à 80% d’étendues glacées et désertiques, le Groenland compte à peine plus de 56 000 habitants, dont le tiers habite la capitale. Le territoire appartient physiquement au continent américain, mais reste européen par son histoire. En 982, des Vikings découvrent l’île déserte et s’y installent. Des peuples esquimaux en provenance d’Alaska s’y implantent également à partir du XIIIe siècle. Avec le refroidissement du petit âge glaciaire (entre le début du XIVe siècle et la fin du XIXe siècle ), les premiers quittent le territoire tandis que les seconds y survivent. Cela n’empêche pas le royaume du Danemark et de Norvège de le revendiquer. Au XVIIIe siècle, l’île passe sous domination scandinave, et en 1933, la Société des Nations reconnaît la souveraineté du Danemark sur le Groenland.
Dans la première moitié du XXe siècle, la consommation d’énergie et très faible et la production d’électricité archaïque : elle dépend de petites génératrices au fioul ou au gaz, mais il n’existe aucun système centralisé et aucun réseau. Le plus gros consommateur de courant du pays est la mine d’Ivittuut, au sud, sur la côte de la mer du Labrador. On y exploite la cryolite, un minerai utilisé à l’époque pour la production d’aluminium, et le site est alimenté grâce à des groupes électrogènes au fioul. En 1924, le Royaume du Danemark commence à extraire du charbon de la mine de Qutdligssat, sur la côte ouest, principalement utilisé pour des besoins de chauffage.
En 1940, le Danemark est envahi par l’Allemagne nazie et le Groenland prend une autonomie de fait. Le territoire est occupé par l’armée américaine, qui implante des bases militaires. L’une des plus importantes est celle de Pituffik, dans le village de pêcheurs inuits de Thulé, au nord-ouest. A la fin des combats, le Danemark libéré reprend sa souveraineté sur l’île. En 1946, le président des Etats-Unis Harry S. Truman offre à Copenhague 100 millions de dollars en échange du Groenland, mais la proposition est refusée. Des projets similaires d’acquisition américaine avaient déjà échoué en 1876 et 1910.
Tout au long de la guerre froide, le territoire groenlandais conserve un rôle hautement stratégique. Situé sur la plus courte trajectoire entre Moscou et Washington, il est un atout essentiel en matière de défense. Durant cette période, les Américains y comptent jusqu’à 17 bases militaires. En parallèle, Copenhague entreprend une politique de « danisation » de l’île qui provoque un exode rural et forme une nouvelle classe ouvrière dans les villes.
L’énergie au cœur des revendications souverainistes
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une partie des élites groenlandaises observe l’Islande voisine et cherche à s’en inspirer. Grâce au développement de l’hydroélectricité, Reykjavik bénéficie d’une énergie abondante et peu chère, qui lui a permis d’attirer des activités fortement consommatrices et de créer des emplois industriels. Nuuk se verrait bien suivre le même chemin en construisant ses propres barrages.
Mais pour les autorités danoises, la priorité est à la recherche de pétrole qui, à l’inverse de l’électricité, pourrait être exporté vers le continent. Plusieurs permis d’exploration sont délivrés au milieu des années 1970 sans que les instances locales soient associées. Pour les partis groenlandais souverainistes (le Parti national Inuit et les socio-démocrates de Siumut), la question pétrolière illustre parfaitement la logique de captation des ressources naturelles par la puissance coloniale. Un autre dossier concernant l’énergie a choqué l’opinion publique : en 1972, le Royaume de Danemark a unilatéralement décidé de fermer la mine de Qutdligssat, qui approvisionnait l’île en charbon. La raison invoquée : le combustible local n’était pas assez rentable face au pétrole américain.
La montée des protestations oblige Copenhague à faire des concessions. En 1978, la loi sur l’autonomie du Groenland transfère aux autorités autonomes du territoire de nombreuses compétences. Mais la politique étrangère, la défense nationale, la citoyenneté et la politique monétaire restent des domaines réservés de la Couronne danoise.
Les nouveaux dirigeants locaux comptent toujours sur le développement de l’hydroélectricité pour attirer des activités économiques. Quelques années plus tôt, deux chercheurs suisses avaient produit un rapport détaillé sur la structuration d’une filière exploitant les nombreuses rivières proches des côtes. Mais pour construire des barrages, le Groenland manque cruellement de capitaux, d’autant que les conditions géologiques et climatiques imposent des contraintes sévères aux ouvrages.
Un développement tardif de l’hydroélectricité
Les chocs pétroliers et la flambée des prix des hydrocarbures changent la donne. En 1984, l’autorité de l’énergie engage un véritable programme de développement de l’hydroélectricité. Le premier site de production étudié est la centrale de Buksefjord, près de Nuuk, qui ouvre en 1993. Situées à l’intérieur d’une montagne, deux turbines de 15 mégawatts sont alimentées par 14 kilomètres de tunnels. L’électricité produite est transportée jusqu’à Nuuk, où siègent les principaux services et entreprises du pays.
Une grande partie de l’économie du Groenland dépend directement de l’Etat, y compris les stations service ou des chaînes de magasins. L’électricité ne fait pas exception. Issue de la Greenland Technical Organisation (GTO) fondée en 1950 pour gérer les ressources en eau, l’entreprise publique Nukissiorfiit détient un monopole sur la production centralisée, le réseau et la fourniture. Créée en 1990 pour bâtir et exploiter Buksefjord, elle opère à présent quatre autre barrages : Tasiilaq (ouvert en 2005), Qaqortoq (2007), Sisimiout (2010) et Ilulissat (2014). Mais à eux cinq, ces ouvrages ne totalisent que 91 mégawatts de puissance. Ils délivrent malgré tout 75% de l’électricité du pays, contre 23% pour les énergies fossiles et 2% pour la biomasse.
Grâce à la régulation gouvernementale, les groenlandais bénéficient d’une péréquation tarifaire : chaque abonné paie le courant le même prix, qu’il habite la capitale ou un village isolé. L’industrie de la pêche dispose d’un tarif préférentiel, qui ne représente que la moitié des coûts de production.
Retour des ambitions américaines
Avec la fin de la guerre froide, les Etats-Unis se désintéressent de la région arctique. Toutes les bases militaires du Groenland ferment, à l’exception de celle de Pituffik. Mais la situation change au début du XXIe siècle avec la montée en puissance de la Chine et le redressement de la Russie.
Les Etats-Unis redécouvrent alors que les 44 000 kilomètres de littoral groenlandais sont un « trou noir sécuritaire ». Ils reprochent à Copenhague de ne pas déployer de moyens suffisants pour le surveiller. Et Washington doute également des intentions de Nuuk : s’il accédait à l’indépendance, le Groenland ne risquerait-il pas de se rapprocher de la Russie ou de la Chine ?
De son côté, l’Union européenne condamne l’attitude néocoloniale de Donald Trump mais reste prudente. En 1982, pour protéger son industrie de pêche, le Groenland a choisi de se retirer de la Communauté économique européenne (CEE), à laquelle le Danemark avait adhéré en 1973. Devenu « territoire d’outre-mer associé» à l’Union européenne, il doit respecter les « quatre libertés » (libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes) mais n’est pas tenu d’intégrer les « acquis communautaires » à son ordre juridique. D’où, sans doute, la méfiance des stratèges européens.
En théorie, les ressources minières du Groenland intéressent autant Washington que Bruxelles, mais elles sont difficiles à exploiter. Situées en territoires vierges, elles nécessiteraient des investissement colossaux pour construire des routes, des ports, des centrales électriques… en terrain accidenté ou gelé. Certains l’envisagent, mais plusieurs multinationales de l’industrie extractive y ont pour l’instant renoncé.
Reste un formidable gisement hydroélectrique : d’après l’inventaire réalisé par Nukissiorfiit, aucun des dix principaux potentiels du pays n’est encore exploité. Une perspective d’électricité renouvelable à faible coût, qui, à terme, pourrait intéresser l’industrie métallurgique et les gouffres énergétiques que sont les centre de données.

